Je vais vous raconter l’histoire de Dougoudouma, le village où il fait bon vivre. En général les histoires et les contes commencent par « il était une fois ». Ici par contre notre histoire se passe en 2022 ! Nous l’avons créée avec une collègue d’UNICEF à Bamako lors d’une réunion fondatrice de Malicompétence, organisation membre de la Constellation. Nous ne nous connaissions pas, mais en moins d’une heure, nous avons réalisé combien nous étions proches. J’espère pouvoir un jour faire le même exercice avec les habitants de ma commune du Brabant Wallon !


Dougoudouma, le 28 octobre 2022.


Dougoudouma, un village éloigné du Cercle de Bafoulabe au Mali fête la récolte comme le veut la tradition. A cette occasion, il fait le point des progrès réalisés et décide des actions à entreprendre pour progresser. Mr Modibo, un conseiller du village demande au chef l’autorisation d’ouvrir les débats. Le chef l’autorise, et bientôt, Modibo se réfère à un grand dessin, peint par un groupe de jeunes artistes sur un grand mur, non loin de l’arbre à palabre. Ce dessin représente la vision collective de Dougoudouma.


La Vision


La vision a évolué au cours du temps. Dougoudouma a défini pour la première fois la vision de son avenir en
2012. Au début, le village s’était concentré sur ses besoins en infrastructure : l’approvisionnement en eau, en électricité, l’amélioration des routes. Sont venus ensuite le centre de santé et l’école. Progressivement, le « dur » a fait de la place pour le « mou » : les attitudes et les pratiques qui mènent aux résultats durables. Ainsi sont apparues la solidarité, la connexion avec d’autres communautés au Mali et ailleurs, l’ouverture aux idées nouvelles… Petit à petit, les résultats ont pris place dans la vision : la santé et même le bonheur ! Lorsque , la vision s’est stabilisée le village enthousiaste a demandé à un groupe de jeunes de reproduire leur vision sur le mur. Ce qui frappe au premier abord, c’est le mélange de motifs traditionnels et de symboles dignes des meilleurs taggeurs parisiens…


Tout est parti de la lutte contre le VIH. En 2010, une équipe a rendu visite à Dougoudouma pour en parler. Les villageois n’étaient pas très enthousiastes. Ils s’attendaient à ce qu’une fois de plus on allait leur assener des
injonctions : « Jeunes, abstenez-vous ! Personnes mariées, soyez fidèles ! Et si toutefois vous ne pouvez pas contrôler vos pulsions, employez un préservatif ! » Au contraire, voila que l’équipe s’intéresse à la vie de la communauté et suggère au village de décrire sa vision de la réussite face au VIH et au SIDA. Une autoévaluation a suivi : les membres de la communauté ont discuté de leur situation et ont décidé des actions à entreprendre pour que le SIDA ne soit plus qu’un souci mineur parmi d’autres. Ainsi désormais, cette communauté encourage ses jeunes à se marier avant de quitter pour la capitale. Les femmes mettent elles-mêmes le préservatif dans le sac de voyage de leur mari. « Tu pars longtemps. Alors, prends cela si jamais. Pense à ta famille et à tes enfants.» Quant à elles, les femmes se sont engagées vis-à-vis de leur coépouses de ne pas amener le VIH dans la famille. Une personne du village est chargée de veiller à la prise des
médicaments anti-rétro-viraux par ceux qui en besoin.


Les jeunes ont décidé de se regrouper en 2011. « Au lieu d’aller loin pour chercher l’argent et trouver le VIH, créons l’emploi au village. Ici tout le monde veut l’électricité. Au lieu d’attendre l’EDM (Electricité Du Mali), produisons l’électricité nous-mêmes. Nous avons un frère qui peut nous envoyer une première installation photovoltaïque ; installons-la, et vendons l’électricité. Petit à petit, fournissons l’électricité dans tout le village ! » Ce qui fut dit fut fait.


En 2012, les jeunes ont proposé d’étendre le champ de visiondu village. « On le voit bien, en luttant contre le
sida, nous agissons pour une vie meilleure. Définissons notre vision pour le villageet agissons ensemble pour la
réaliser. N’avons-nous pas l’habitude de dire : si tu ne sais pas où tu veux aller, quelqu’un t’emmènera ailleurs. Nous en avons assez de tous ces gens qui nous énoncent nos problèmes et prétendent nous amener des
solutions toutes faites ». C’est ainsi que la communauté a produit sa première vision commune du village où il fait bon vivre


L’autoévaluation et le plan d’action


Mais revenons à ce beau jour d’octobre 2022, où le débat bat son plein.


« Avons-nous eu à déplorer le décès d’enfants en bas âge ? » demande le conseiller. Les femmes répondent : « Mais Modibo, pourquoi nous rappelles-tu ces souvenirs anciens ? Cela fait cinq ans que nous n’avons plus enterré un enfant ! Tu sais bien qu’aujourd’hui nous cherchons à réduire les cas de diabète et les Accidents Vasculaires Cérébraux avec l’aide de notre Centre de Santé! »


« Et les jeunes qui sont rentrés cette année de Bamako et de Paris », on peut les voir ? Les jeunes se lèvent,
au nombre de 5. Les tambours roulent, les you you fusent. Les jeunes sourient. «Alors, ce retour, pas trop
difficile ? » « Mais pas du tout, nous avons rejoint le groupement économique des jeunes. C’est d’ailleurs moi qui aide à vérifier sur le site internet les prix des denrées agricoles sur le marché deBamako! »


Ainsi, petit à petit, le village fait le tour de sa situation. Santé, agriculture, éducation, eau, assainissement, économie dite informelle, infrastructure, sécurité, tout y passe. Le rêve est réalisé en partie mais il y a encore tant à faire ! Et puis, il faut rester vigilant. Le conseiller pose la question : « Y a-t-il des nouvelles menaces pour notre communauté ?? » Un jeune se lève : « Nous avons dû dire à un groupe de vendeurs de drogues venues du Nigeria de passer leur chemin. Il va falloir être vigilant. Je suis volontaire pour proposer un plan d’action ! ». Une jeune fille se lève : « Une copine s’est confiée à moi. Un enseignant lui a offert de beaux points en échange de relations intimes. Il ne faut pas que cette pratique des Notes Sexuellement Transmises revienne ici : qui veut m’aider ? ». Les personnes s’engagent. Les plans d’action font l’objet d’un débat. Ici on ne vote pas, on se met d’accord sur les cibles à atteindre et sur les indicateurs du succès. La réunion va se terminer. Le conseiller remet symboliquement le plan pour l’année au chef du village. Ce dernier qui n’a pas dit un mot au cours de la réunion sourit, et le lui rend : « Garde-le. Tu vas en avoir besoin pour suivre la mise en œuvre ».


Dougoudouma n’est pas seul. Tous les villages et quartiersdu Mali se sont embarqués dans ce processus. Le VIH et le SIDA n’ont pas été les seuls points d’entrée. Les communautés ont pris confiance dans leurs capacités à partir des progrès concrets qu’ils ont réalisés dans des domaines différents : lutte contre le paludisme, survie de l’enfant, approvisionnement en eau potable, recyclage des déchets en milieu urbain, utilisation de l’énergie solaire, amélioration des rendements agricoles…


La facilitation


Le changement à Dougoudouma et ailleurs ne s’est pas fait spontanément. Les jeunes font partie de Malicompétence, l’association qui regroupe au Mali les facilitateurs de la réponse locale. Ils sont motivés par une vision commune, celle d’un monde où chaque personne vit pleinement son potentiel et où chaque communauté bâtit d’abord sur ses propres ressources. L’essentiel de leur approche tient dans l’appréciation des forces des communautés. Ils sont enthousiastes, et pas seulement parce qu’ils contribuent au progrès des communautés. La vision positive qu’ils portent sur autrui transforme leur vie personnelle et familiale. Là où ils se voyaient victimes d’injustice et d’incompréhension, ils se sont transformés en acteurs responsables de leur
propre vie.


Née de la facilitation de la réponse locale face au sida, Mali compétence a uni les facilitateurs agissant dans tous les secteurs du développement. L’association revoit sans cesse son approche, en l’enrichissant des expériences maliennes. Membre de la Constellation, l’association apporte sa contribution à la réponse locale de communautés du monde entier et bénéficie de leur expérience. Des facilitateurs de Malicompétence sont
présents dans tout le pays. Les communautés les invitent pour les accompagner dans le développement et la réalisation de leur vision. Les facilitateurs n’amènent ni argent, ni intrants tels que engrais, machines, médicaments ni information techniques spécifiques. Ce qu’ils amènent n’a pas de prix : l’espace pour générer la vision d’un futur meilleur et la conscience des forces locales pour le réaliser.


Par contre, les facilitateurs mettent les communautés en relation avec les services susceptibles de les appuyer. Au début, les relations avec ces services n’ont pas été faciles. En effet, le personnel était habitué à se considérer aux commandes du développement. Il a donc persisté à enrôler les communautés comme cibles de programmes éphémères venus d’en haut au gré des modes nationales et internationales. Ainsi ils obtenaient quelques résultats transitoires tant que des incitations financières et matérielles suffisantes parvenaient aux communautés.. Progressivement, ils se sont rendu compte qu’ils avaient tout intérêt à appuyer les actions entreprises par les communautés pour atteindre leur vision d’un avenir meilleur.


Et outre, les facilitateurs mettent en relation les communautés entre elles afin qu’elles dégagent ensemble le savoir neuf issu de leurs actions. Plutôt que de se tourner vers l’expert venu des capitales, les communautés ont pris l’habitude de se tourner vers d’autres villages pour trouver des solutions à leurs difficultés. Au début Dougoudouma ne voyait pas trop l’intérêt d’échanger avec ses voisins, pensant que tous avaient les mêmes expériences. « Nous avions un problème : comment faire en sorte que les jeunes adoptent un comportement sexuel responsable alors qu’ils n’ont pas connu les années 90, lorsqu’il ne se passait pas de mois sans que nous enterrions un jeune homme ou une jeune fille morte du SIDA ? La solution, nous l’avons trouvée dans un village situé à 20 Km d’ici. Là, ils ont mis à jour la tradition de l’initiation des jeunes et informé les jeunes sur les Infections Sexuellement Transmises. Nous avons invité le responsable de notre Centre de Santé, et ensemble avec les jeunes nous avons adapté le programme d’initiation en nous inspirant de l’expérience du village voisin ».


Aujourd’hui l’on peut recourir à une sagesse nouvelle née de l’expérience locale. Des festivals d’échange organisées aux niveaux local, régional et national font remonter cette sagesse et la consolide en un savoir robuste. Petit-à-petit la sagesse séculaire s’est enrichie des adaptations nécessaires pour confronter la vie moderne. Il ne faut plus choisir entre modernisme et tradition. Les décideurs s’entourent non seulement d’experts brillants provenant des meilleures universités, mais aussi de personnes sages capables d’intégrer au
service de la vision commune les opportunités nouvelles provenant d’innovations techniques et scientifiques venues d’ailleurs.


Le rôle des politiques


La mobilisation des ressources locales pour le développement se traduit en termes macro-économiques. La croissance à deux chiffres n’est pas loin. Les objectifs du millénaire sont aujourd’hui dépassés, sans que les autorités aient mis en place des programmes spécifiques pour les atteindre. Comment expliquer ce retournement de situation ? Le Premier Ministre a bien voulu nous répondre.


« Je n’ai pas grand mérite, car je viens de prendre mes fonctions. Ce sont mes prédécesseurs qu’il faudrait interroger ! Mais puisque vous insistez, voici mon interprétation des clés de la réussite.

Premièrement, nous avons en 2010 profité du cinquantenaire de l’indépendance pour solder

notre passé colonial et post-colonial. Avec nos partenaires, nous avons décidé

de mettre fin au paternalisme. Il n’est plus question pour les institutions

étatiques et paraétatiques de décider à la place des citoyens maliens, même

pour leur bien.


Deuxièmement, et par conséquent, nous avons incité tous les fonctionnaires et acteurs du développement à apprécier les forces locales. Il a fallu désapprendre le comportement de l’expert aux commandes du développement pour adopter celui de l’être humain avide d’apprécier et d’apprendre de l’expérience des autres.
Aujourd’hui toute analyse de situation, tout projet décrit les forces locales capables de venir à bout des contraintes pour répondre aux besoins.


Troisièmement, nous avons construit sur la grande décentralisation entreprise dans les années 90 pour inviter les espaces de dialogue existants à développer leur vision de l’avenir. Là où ces espaces n’existaient pas, en particulier en milieu urbain, nous avons encouragé leur création. Ces espaces sont le creuset de notre
démocratie, car c’est là qu’ont lieu les conversations indispensables à la réalisation d’un avenir commun basé sur les forces communes.


Quatrièmement, nous avons érigé dans toutes nos politiques sectorielles le principe de l’accès universel à la facilitation de la réponse locale. Ainsi s’est créée la demande pour les services de facilitation de la réponse locale à laquelle des milliers de facilitateurs, jeunes et moins jeunes se sont formés.


Mais au-delà de ces mécanismes, ce qui a été fondamental, c’est la réaffirmation des valeurs qui de tout temps ont fondé la société malienne : la foi et la confiance en l’homme, la solidarité entre les maliens, l’appréciation de la diversité, richesse inestimable pour la construction d’un avenir commun.

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Comment

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Comment by Younoussa Diarra on September 14, 2010 at 9:40pm
Si tous les autres villages et fractions du Mali pouvaient être des ''fadenw'' ou frères rivaux dans le sens positif. C'est-à-dire avoir une vision comme Dougoudouma et s'engager à sa réalisation.

Depuis RDCompetence
Comment by Laurence Gilliot on September 10, 2010 at 8:19am
Merci Jean-Louis! Ce rêve est merveilleux et je pense que ce village doit peut-être déjà exister au Mali? Ce serait intéressant de voir si on trouve ce village 'compétent' et qu'on puisse apprendre des habitants et s'en inspirer.

Est-ce que vous connaissez un village 'compétent' comme celui-ci?

A quoi ressemblerait votre village s'il était compétent comme Dougoudouma?

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